Aurélien Buttin Entre misère et féérie, la photographie de l'instant

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Peu importe le sujet, les photos d’Aurélien Buttin sont reconnaissables parmi toutes. Avec l’accord d’une importance similaire entre l’être et le paysage, le photographe shoote l’instant, celui qui symbolise un fait de société, une expression, un sentiment. Tout est vrai dans sa photo, rien n’est préparé, aucun modèle ne pose vraiment. Finalement, Aurélien photographie la vie, celle dont nous sommes tous témoins, celle à laquelle nous rêvons tous d’appartenir, celle dont nous rêvons tous de fuir. 

Dans une interview accordée à C-Heads il y a quelques mois, Aurélien trouvait en son cliché “Le Millionnaire” celui qui le représentait le plus. Pourtant, lorsqu’on regarde de plus près ce travail, c’est davantage la misère et le manque d’argent qui envahit nos pensées. Et pourtant, c’est bien là qu’est la valeur du tableau : l’argent est accessoire. “Il est beaucoup plus simple d’accomplir ce que l’on souhaite avec de l’argent”, nous confie le photographe. “Mais tout est possible, même sans en avoir beaucoup, juste avec de la persévérance”.

Jungle de Calais, Charlie Hebdo… : Photographier la vie, celle que nous rêvons tous de fuir

Armé de son objectif, Aurélien capture des moments sensibles, à l’image de ses séries sur les réfugiés et la jungle de Calais. Néanmoins, quand on analyse davantage les clichés, le bonheur ressort toujours : “Coffee Time”, “A Smile in the Dirt” ou encore “Shopping” sont des images représentatives de ce sentiments. Parfois, il ressort presque de façon ironique. Dans sa photographie “At Home”, il expose un migrant, dans la jungle et le froid. Il en est de même pour “Shopping” ou le nom du cliché paraît presque illusoire.

 J’ai toujours le besoin d’aller voir les faits par moi même. Beaucoup de gens disent que ce sont des animaux, des voleurs, des violeurs. D’autres disent qu’ils ne sont pas si méchants et qu’ils cherchent juste à fuir la guerre, la pauvreté et l’oppression qu’ils subissent dans leur pays”, raconte Aurélien.  « Je suis resté deux jours dans la Jungle à rencontrer des migrants et à leur parler, je dirais au bout du compte que oui, ce sont de pauvres personnes qui ont vécu l’enfer pour s’en sortir mais également pour traverser toute l’Europe pour trouver une terre meilleure”.

“At Home” par Aurélien Buttin

“At Home” par Aurélien Buttin

Le photographe y est allé avec un de ses amis, Jules Morra, alors étudiant anthropologue à l’Université de Lyon qui est maintenant à l’Université de Philadelphie aux États-Unis. Là-bas, ils font la connaissance d’un érythréen, dont le parcours – chaotique – montre une toute autre réalité des habitants de la zone.

“Un groupe d’érythréens nous a invité à manger avec eux dans leur cabane. L’un d’entre eux nous a expliqué qu’il avait était fait prisonnier avec sa famille dans un camp en Érythrée avant de s’en échapper, d’être capturé à nouveau et de s’en réchapper de plus bel. Il a traversé le Soudan, l’Égypte, a été enfermé dans un autre camp en Libye duquel il a réussi à s’échapper aussi avant d’embarquer sur un bateau qui à coulé en Méditerranée près des côtes italiennes. Il a survécu, ce qui n’était évidemment pas le cas de tout le monde et à rejoint la côte à la nage. Après quoi, il a traversé l’Italie, s’est fait agresser par des extrémistes plusieurs fois. Il a ensuite passé les Alpes et la France avant d’arriver à Calais”, explique Aurélien. « Ça fait 13 ans qu’il est sur la route et nous disait qu’il avait perdu tout espoir et qu’il voulait juste rentrer chez lui car il n’avait plus de nouvelles de sa famille depuis plusieurs années maintenant, mais que sans papiers et sans argent il lui était impossible de rentrer”.

Malheureusement, il doit y avoir 10% de mauvaises personnes qui vivent là-bas. Dire le contraire serait mentir. En deux jours, j’ai failli me faire voler mon appareil photo par des afghans et nous sommes passés à deux doigts de se faire violer par des somaliens.

Pour Aurélien, il est important de montrer les bons et les mauvais côtés d’un pays. “Alors oui j’aime sortir des sentiers battus quand je voyage, mais j’essaie aussi de montrer ce sur quoi les gens ferment les yeux”. Et c’est le cas pour la Jungle, partagée entre des gens mal intentionnées et d’autres qui tentent juste de se reconstruire.

“Coffee Time” par Aurélien Buttin

“Coffee Time” par Aurélien Buttin

Alors d’où vient cette passion pour la photographie de problèmes de société ? Sa première vocation était de faire du photo-reportage. “C’était surtout une histoire de filon et comme je n’ai pas fait d’école de journalisme c’était un peu difficile de se faire une place dans ce milieu”, nous explique le photographe.

Pour autant, il a été à l’origine d’une très belle série (“Aux larmes citoyens”) sur le lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo. La capture de mouvements de foule et des protestations tant des femmes que les hommes et enfants – qui ne peuvent pas nécessairement comprendre l’ampleur du problème – entrent dans un devoir de mémoire qu’Aurélien ne pouvait pas éviter. “Toute la France était en deuil et j’avais besoin d’y aller parce que ce n’est pas normal que ce genre de choses arrive chez nous. Ça ne devrait d’ailleurs arriver nulle part, et on ne rate pas un rendez-vous avec l’Histoire”.

“Young Anger” par Aurélien Buttin

“Young Anger” par Aurélien Buttin

Voyages et cultures : Photographier la vie, celle à laquelle nous rêvons tous d’appartenir

Aurélien est avant tout un voyageur qui capture tous les instants du monde. Il a voyagé dans plus de quarante pays. Une de ses expériences a été sa semaine, seul, dans le Caucase, à dormir dans les endroits les plus improbables. “Tu apprends à connaître tes limites, tes réactions par rapport à différentes situations que tu ne connaîtrais pas dans la routine de tous les jours”.

Sa façon de travailler est emprunte de liberté. « Je ne réfléchis jamais à la photo que je vais prendre. Avant de commencer à photographier je n’ai aucune idée de ce que je vais faire. Je shoote plus sur le moment même si bien évidemment parfois je fais poser un peu. Toutefois, comme à 80% du temps, ce sont des photographies prises sur le fait, elles ont toutes une histoire”.

En effet, dans ses photos, il semble partager à la perfection l’importance du paysage et du modèle. Il y a une fusion totale des deux éléments afin de retranscrire au maximum la réalité. “Je pense que l’un ne va pas sans l’autre. Une personne seule est bien seulement quand il se passe quelque chose, je reviens donc sur ce côté ‘trop posé’ qui rend une photo ‘non vivante’. Un paysage est très bien, mais pour moi, les deux réunis ramènent encore une autre dimension à l’image. On se demande ce que les personnages y font, pourquoi ils y sont et où ils sont d’ailleurs. Ça donne envie de voyager, d’être à leur place, ça donne juste envie d’être libre. Les sujets font aussi office d’échelle devant un paysage. Un paysage seul est très beau, mais avec quelqu’un qui évolue dans celui ci on se rend compte à quel point le paysage peut être immense. La dimension et l’atmosphère sont multipliés par 10”, explique avec passion le photographe.

© Aurélien Buttin

© Aurélien Buttin

Finalement, le voyage commence sur le pas de la porte.

À chaque endroit où il se rend, à chaque paysage qu’il photographie, Aurélien agrémente sa série “Ensemble”, consacré aux duos à travers le monde. Le photographe capte les couples toujours dans un environnement de paix, dans des paysages idéaux et fantasmagoriques. Quand on regarde ce genre de clichés, on pourrait presque penser qu’un couple est sain seulement dans les endroits les plus merveilleux, dans les endroits qui sortent de l’ordinaire. L’extraordinaire et l’inattendu serait-il donc le fil directeur d’un couple qui fonctionne ? “L’inattendu doit être présent dans un couple pour qu’il fonctionne, tout comme le voyage, la nouveauté, créer des moments ensemble. Toutefois, pas besoin d’aller à l’autre bout du monde, le voyage commence finalement sur le pas de la porte. L’avantage d’être accompagné de sa moitié, c’est le partage. Au même titre qu’on apprend à se connaître quand on voyage seul, on crée des liens très forts l’un envers l’autre quand on voyage en couple.”. 

Actuellement, Aurélien est en road trip de trois semaines aux États-Unis. Parti avec Richard Allen un musicien folk et un couple de photographes, il parcourt des milliers de kilomètres à la rencontre de la population locale pour des moments de découvertes et de partages inoubliables. Quelques images ont déjà été postées sur la toile. Dans un tout autre cadre, nous sommes partis avec lui, en juillet dernier, à Ault, le temps d’un shooting qui ressemble plus à une journée entre potes au bord de la plage.

Richard Allen pour Sandqvist, par Aurélien Buttin en Californie (Septembre 2016)

Richard Allen pour Sandqvist, par Aurélien Buttin en Californie (Septembre 2016)

Road trip et falaises d’Ault : une journée avec Aurélien Buttin

En ces premières chaleurs du mois de juillet, nous voilà partis pour les falaises d’Ault en Picardie. À bord d’une voiture pleine à craquer où se font entendre des classiques français comme Gainsbourg ou de la folk américaine, Aurélien conduit et embarque avec lui trois modèles. Après deux heures de route et un détour au Carrefour Market du coin, nous arrivons dans le petit village picard. Les vacanciers ne sont pas encore là, la ville est calme. Le temps était clément et laissait paraître les falaises qui ne demandaient qu’à être photographiées.

Aurélien ne dirige pas, ou du moins très peu les modèles. Il faut que la personne soit la plus naturelle possible, sinon la photo n’a aucune âme. “Elle ne fait rien ressentir et ne montre rien, mise à part une jolie personne, ce qui est vide de sens de mon point de vue”, explique le photographe.
La modèle du jour, Elodie Sogan, raconte avec admiration le travail de l’artiste. “Tu peux être sûr d’avoir un résultat à la fin. C’est vraiment une personne qui ne se prend pas la tête. On se baladait en bas des falaises, on discutait, et lorsqu’on voyait un endroit qui nous plaisait, on immortalisait. Quand on se posait pour chiller ou se reposer, avant de repartir, il prenait de temps en temps des photos pour te capter sans que tu t’y attendes”.

Ce jour, Aurélien devait également shooter pour la marque de montres Paul Hewitt. Entre potes et dans une ambiance totalement détendue, il semblait très difficile d’obtenir quelque chose de sérieux. Ce n’est d’ailleurs jamais arrivé, et c’est ce qui fait le charme des clichés obtenus. C’est ce qui fait le charme de cette journée. Et c’est ce qui fait le charme du travail d’Aurélien Buttin.

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